Ma bête à bon Dieu

Coccinelle79
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Ma bête à bon Dieu

Message par Coccinelle79 » 12 mars 2020, 10:41

C'est le premier mois sans toi.
Pas un soir sans que je ne te souhaite une bonne nuit. Puis, pas une journée sans que je te pleure, ma fille, bien que certains jours soient un peu plus ensoleillé que d'autres.
Je n'éprouve pas trop de colère, bien qu'il m'arrive d'avoir envie de hurler la vie qui t'a arraché à nous si brutalement : pourquoi nous ? Pourquoi toi ? Tu étais tellement parfaite, il m'était impossible d'imaginer un si bel enfant. Ma vie se résume au néant qui m'envahit par moments, alors je dois me ressaisir pour me rappeler ce qu'il me reste, puisqu'il ne me reste pas toi. Ton papa fait bonne figure, mais il est désemparé face à mon chagrin. Il est absolument extraordinaire, tu le sais parce que je te l'ai dit avant qu'il nous rejoigne pour te dire au revoir. Il nous le prouve au quotidien. Je l'aime, je pensais que je ne pourrais pas aimer aussi fort que je l'aime et pourtant tu es arrivée. Et aujourd'hui, je continue de l'aimer mais plus comme avant. Mon être entier lui était auparavant dévolu, aujourd'hui une partie de mon être n'est qu'à toi. Et même s'il est évident que ta décision était la bonne, chaque jour je me réveille en espérant que tout cela n'est pas réellement arrivé. Mais mon corps et mon âme me rappellent à l'ordre : tu n'es plus là, tu ne le seras jamais. Tu as bénéficié de 24h pour changer la vie de ta famille dans son intégralité, et nous avons le reste de notre vie à te pleurer. Je m'oblige à rester digne le plus possible, mais la peine finit souvent par avoir le dessus. Je me sens seule et vide de toi. 2020 devait être notre année, c'est finalement l'année du chaos. Aujourd'hui je me sens si faible, alors que je reste persuadée que dans plusieurs années je serai pourtant si forte grâce à toi et à ce que nous vivons. Je rêve si fort de pouvoir un jour avoir la chance de m'occuper de mon enfant, vu que je n'ai pas pu m'occuper de toi, et pourtant j'ai si peur de ne pas pouvoir l'aimer autant que toi. Si nous devions te donner une petite sœur, nous serions tellement embêtés à lui trouver un prénom, car seul le tien nous plaît et devait être le seul prénom qui aurait comblé notre famille. Je sais que tu aurais dû être la seule. Aujourd'hui, constatant l'horreur dans son simple appareil, je me dis que nous devrions profiter de chaque instant, mais je n'en ai pas la force. Me lever est à la fois un doigt tendu bien haut à la vie, parce que je ne veux pas me laisser abattre ; mais c'est aussi comme si je continuais ma vie sans penser à toi. Sauf que je pense à toi tout le temps. Il n'y a que moi qui t'ai connu le plus, je souffre tellement dans mes entrailles d'avoir le ventre si vide de ta présence, et le cœur si plein de ta présence. Ne m'oublie pas je t'en supplie, montre moi dès que cela est possible que tu es près de nous. Je sais que des gens s'occupent bien de toi là-haut : eux aussi je les ai pleuré mais jamais comme je te pleure toi. Je sais qu'ils te parleront de tes parents et que tu seras aussi fière que nous d'avoir été conçue par un tel amour qui unit ton papa et ta maman.
Un jour je sais que je me sentirais pleinement maman, parce que je n'ai pas l'impression d'être la tienne. Une maman donne la vie, pas la mort. Tu es ma fille, mais je ne suis pas ta maman. Quand j'irai mieux, je verrais les choses autrement, j'en suis sûre. Mais pour le moment je ne suis qu'une coquille vide. Je suis vide de toi, et pleine d'émotions qui ne me correspondent pas : je suis envieuse, jalouse, haineuse, apathique. Je pourrais tuer pour te récupérer s'il m'en était donné la possibilité. Qu'est-ce que je ne ferais pas, si nous pouvions t'avoir près de nous ? Et pourtant je suis persuadée qu'il y a des situations bien pires que la nôtre, bien que je n'arrive plus à me sentir touchée par les autres.
N'oublie jamais que dans cette terrible situation, aucune personne peut ne pas t'aimer. Toutes les personnes qui t'ont espérées t'aiment plus que tout.
Ce mois-ci, ton papa et ton tonton ont repeint et réaménagé "ta" chambre. J'entends ton papa qui enlève tous les stickers qu'on avait collé au mur. Nous avions soigneusement choisi chaque emplacement. Tu n'as jamais dormi dans cette pièce mais nous t'y avions tant imaginé... je n'arrivais pas à y entrer tant que tout n'était pas modifié. Désormais je rentre, mais je n'arrive pas à y rester.
Je suis aussi allée rendre visite au travail, j'avais besoin de remettre les pieds au Foyer pour battre le fer tant qu'il est chaud. C'était fatiguant mais je suis contente d'avoir revu toutes ces personnes que j'apprécie. Ceux que j'ai vu se comportent bien avec moi, ils me parlent de toi et ne nient pas notre vécu.
Il a fallu ce mois-ci annoncer aux retardataires que nous t'avions perdu pour toujours. Il y aura toute une période difficile où toute personne de plus en plus éloignée de nous ne sera pas informée...
C'est aussi à l'approche de tes 1 mois que j'ai entamé un suivi thérapeutique. Je n'ai fait qu'une séance, c'est le début. Ta perte provoque en moi une telle tristesse que je ne pourrais combattre seule qu'il faut m'accompagner. J'espère que ça ira "vite" mieux... tu sais que je suis impatiente... mais je sais que rien n'ira vite, car j'aurais ton absence jusqu'à la fin de ma vie et rien ne pourra rien y changer.
Je t'aime.
Alexia.
Ma coccinelle, décédée au cours de sa naissance. 👼

Coccinelle79
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Re: Ma bête à bon Dieu

Message par Coccinelle79 » 12 avril 2020, 11:34

Deuxième mois sans toi ma fille. Un deuxième mois très étrange, et très difficile.
Étrange parce que nous sommes en période de pandémie, tout un chacun doit rester confiné chez lui.
Difficile parce que ce confinement aurait dû se passer avec toi. Ton papa ne travaille que 2 jours par semaine, nous aurions pu passer de merveilleux moments à veiller sur toi, à t'observer grandir. Ce qui est d'autant plus difficile que nous avons eu les résultats de ton autopsie. Tu n'avais rien. Tu étais parfaite. En parfaite santé. Parfaitement parfaite. Si belle. Si bien formée. On nous dit juste "C'est la vie" pour expliquer une bradycardie inexpliquée, d'une durée inconnue.
En 1h, tu as disparu. As-tu souffert ? Personne ne peut me le dire avec exactitude, mais cela me hante.
J'enchaîne les nuits blanches qui sont si sombres pourtant, du fait de cette colère immense qui prend racine en moi et dont je n'arrive pas à me défaire. Quand je suis dans cet état, ton papa ne m'aide pas vraiment. Ce que je croyais être de la pudeur pour ne pas me rajouter de peine, je m'aperçois finalement qu'il est beaucoup plus détaché que moi dans cette histoire. Il me dit qu'il sait que là où tu es, tu ne souffres pas alors que tu aurais pu vivre avec de nombreuses séquelles. Mais là où tu aurais été le mieux, c'est dans mes bras, en bonne santé. L'injustice de la situation me ronge. Je peux passer des jours entiers sans adresser la parole à quiconque, parce qu'aucun mot n'arrive à sortir de ma gorge, même si je le voulais.
Ce que je suis habituellement, cette forteresse d'apparence impénétrable, surplombant l'océan de la vie, isolée de tout, mais remplie de forces armées, prêtes à faire face au moindre danger ; cela n'est plus. Je ne suis qu'une vieille bâtisse, attaquée par l'ennemi : la douleur, la tristesse, la peur.
Les forces ne sont plus égales. Je n'arrive plus à faire face. Je me fais détruire, la bâtisse tombe en ruines, elle s'effrite. Je m'effrite. Et quand je relève la tête, je le vois, j'imagine les soldats blessés, sidérés de l'attaque, ils errent, ne sachant où aller car peu importe où ils vont, des traces de l'attaque sont présentes. "Colosse aux pieds d'argile". Je ne suis pas forte. Je suis faible. Je suis traumatisée.
Je suis traumatisée depuis des années, colmatant petit à petit les dégâts des attaques passées de la vie. Un abandon paternel ; des deuils à répétition ; des relations toxiques aussi bien personnelles que professionnelles... Et pourtant à chaque attaque, je reviens, plus forte que jamais, je ressurgis de cet océan de la vie qui aurait voulu m'engloutir mais NON ! L'enfer c'est moi ! Jamais je ne trépasse...
... jusqu'à toi. Jusqu'à ton départ.
Comment une si petite fille peut-elle mettre à mal 27 ans de carapace ? 27 ans de douleur dont la plupart ne sait même pas comment j'en suis ressortie vivante ? La mort d'un enfant bouleverse l'ordre établi... tu as réussi à bouleverser ma vie, qui j'étais, qui je suis et qui je deviendrai.
Au milieu de cette allégorie de moi-même, si brute, si dure ; mon souhait le plus cher est de te pouponner. Moi qui n'ai jamais été tendre, je veux te cajoler, je veux enfouir ma tête contre ton corps si chaud, si potelé. Si parfait. Tu aurais pu me rendre tellement meilleure que je ne le suis. Un enfant bouleverse une vie. As-tu imaginé un tel bouleversement pour nous ? Suis-je réellement obligée de continuellement commencer par le pire, avant d'obtenir le meilleur ? Si oui, est-il vraiment possible d'obtenir mieux que toi ? Malgré cette sensation d'inachevé de cette grossesse, la réalité c'est que cette grossesse est achevée. Elle ne s'est pas achevée comme je le voulais. Mais elle est finie. Et retomber enceinte pour aboutir à un enfant vivant ne te fera pas revenir. Ce ne sera pas toi. C'est toi que je veux, pas un autre.
Pourtant, depuis 2 jours je vois des arc-en-ciel régulièrement. Pas dans notre ciel car il fait particulièrement beau, mais sur des photos. Auparavant je n'avais pas l'impression d'en voir si souvent... est-ce que j'y fais davantage attention ? Est-ce toi qui m'envoie un signe pour me faire comprendre que nous aussi, nous y aurons droit un jour au calme après la tempête ? Je vais m'accrocher à la 2nde option, et y repenser quand les jours seront durs. J'y crois encore plus quand j'ai trouvé une coccinelle sur le carrelage hier soir. Je sais que c'est toi.
Malgré le petit regain d'espoir des quelques derniers jours, je sais que dans 15 jours je suis censée reprendre le travail. Je ne l'imagine même pas. Comment retourner là-bas, dans ce contexte sanitaire si anxiogène ? Ai-je vraiment besoin de ça ? Je ne crois pas. Revenir et faire semblant alors que je suis dévastée ? Impossible. Revenir pour écouter aimablement les futilités des personnes accueillies ? Inenvisageable.
La forteresse vue du dessus n'est qu'un néant où tout disparaît à travers. Ta maman n'est pas celle qui devait être. Pardonne-moi de cette faiblesse, mon amour.
Je saurai te faire honneur, un jour.
Je t'aime.
Alexia.
Ma coccinelle, décédée au cours de sa naissance. 👼

Ma petite Aleyna
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Re: Ma bête à bon Dieu

Message par Ma petite Aleyna » 12 avril 2020, 13:53

Bonjour Coccinelle,

Une douce pensée à toi et ta fille aujourd'hui.. Jour également très important à mes yeux... 2 mois sans nos bébés quelle dure réalité de la vie😔
Les journées passent et ne se ressemblent pas toutes, chacunes avec son lot de joie, de peine, de peur, d'attente... Enfin pleins de sentiments qui s'en mêlent.

Le confinement est long, l'attente de l'appel des pompes funèbres pour récupérer sa petite urne.. Ils ont beaucoup à faire certe en ces temps compliqués mais je n'ai qu'une hâte tout de même c'est d'avoir mon bébé à nos côtés.

Beaucoup de force et de courage à toi en ce 12 du mois !

Nos petites filles sont réunies encore plus en ce jour si spécial à leurs yeux comme au notre. On les embrasse fort fort fort ! Je t'embrasse également et regarde le ciel ce soir il brillera encore plus que les autre jours^^ se seront leur petit signe pour mettre malgré tout le sourire aux lèvres😘😍❤️
Ma petite poupée Aleyna dans nos coeurs pour toujours :)
Paranges depuis le 12.02.20..On t'aime fort! Maman, Papa et ton grand frère Enzo :)

Coccinelle79
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Re: Ma bête à bon Dieu

Message par Coccinelle79 » 12 mai 2020, 09:55

Mon bébé,
Tu as 3 mois. Ça sonne aussi la fin du déconfinement. J'aimerais y voir un signe selon lequel le fait de revivre "normalement" soit à la fois collectif, mais aussi personnel. Cette date serait-elle le point de départ pour une vie plus douce pour nous, tes parents ?
Il paraît que pour une femme, après une grossesse, il y a le "quatrième trimestre" : le voici écoulé. C'est effectivement nécessaire, rien que physiquement ! Alors, dans une telle épreuve, elle est vitale. Nous avons eu la chance d'avoir pu passer ces 3 mois tous les deux, avec ton papa. Tous les deux. Alors qu'on devrait être tous les 3. Mais tu sais ce que ton père me dit toujours : elle n'est pas là physiquement, mais elle est là tout le temps. Cela reformule à sa façon ce que Victor Hugo pouvait écrire en son temps : "Tu n'es plus là où tu étais, mais tu es partout où je suis." Et c'est vrai. Tu es la première et la dernière pensée de tellement de gens depuis ton départ. Qui de nous ne pense pas à toi en premier, quand on ouvre les yeux ? Ces yeux que toi, tu n'as jamais ouverts.
J'espère que ta présence perpétuelle dans mon cœur et au-dessus de mon épaule me permettra d'envisager un avenir plus doux. L'avenir n'est pas aussi radieux qu'il aurait dû être, puisqu'il aurait dû se dessiner avec toi. Au bout de ces 3 mois, pourtant, j'ai la sensation que mon âme est un peu moins meurtrie qu'elle ne l'a été les semaines précédentes.
Je t'imagine dans mes bras à chaque activité que je mène. J'imagine tous les jours ce à quoi tu aurais ressemblé, tant physiquement que dans ton caractère. Tu avais tout le haut de ton visage qui est celui de ton père, et le bas du mien. De grands et beaux yeux associés à une goule toujours ouverte ! Exactement ce que nous souhaitions de toi : une poupée révoltée. Et quand j'imagine tout cela, je peux ne pas pleurer. Mais, je ne suis pas dupe, je sais qu'un jour ou l'autre, le manque de toi se postera dans mon cœur inopinément et me fera retomber. Et cela ne se produira pas une fois, ni 10 fois... mais tellement de fois jusqu'à la fin de ma vie. Mais les forces que je reprends aujourd'hui sont autant de munitions pour affronter les vagues de douleurs qui reviendront.
Aujourd'hui, l'amour que je te porte mais que je ne peux pas te montrer me frustre, je perds mes repères d'avoir la sensation d'aimer sans objet. Mais je sais qu'un jour, l'amour que je te porte deviendra mon étendard pour vaincre le noir qui va essayer d'obscurcir ma vie.
Je suis plus forte que ça.
Nous sommes plus forts que ça.
Tu nous rends plus forts sans toi.
Et sois assurée que nous t'aimons aussi fort que si tu avais été là.
Alexia.
Ma coccinelle, décédée au cours de sa naissance. 👼

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